Lundi 5 Mars, Chantal Jouanno remettait au gouvernement un rapport sur le phénomène de « l’hypersexualisaton » des enfants. Dans ce document qui dénonce l’intrusion précoce et généralisée du rapport à la sexualité, la sénatrice de Paris s’inquiète de la mode des lolitas, des strings taille XXS, s’alarme d’une certaine utilisation médiatique de l’image des nymphettes, et préconise l’interdiction des concours de mini-miss (ces parades au cours desquelles de très jeunes filles jouent aux apprenties-modèles sous les yeux perlant d’émotion de leurs géniteurs). Le mois dernier, on s’en souvient, c’était l’affiche des Infidèles, le dernier film de notre fierté nationale fraîchement oscarisée, qu’on retirait de nos murs. Une confédération de badauds indignés obtint de la société JC Decaux le retrait de ces réclames scabreuses qu’elle avait eu l’impudence de nous infliger.
Retour en force de l’ordre moral ! Dictature des pudibonds ! Archaïsme puritain, s’exclament certains. Dérive machiste, asservissement de la femme, aliénation phallocratique, répondent les autres.
Au delà de ces polémiques convenues, propres à alimenter la machine médiatique, une analyse dépassionnée nous inviterait plutôt à y voir une énième manifestation symptomatique de l’avancée de la pornocratie dans notre société. Il n’est pas besoin d’être fin observateur pour constater que les médias, la publicité et la mode nous abreuvent jour après jour de corps de plus en plus dénudés et impudiques. Il est bien loin le temps où les bikinis affolaient les plages et où les mini-jupes soulevaient les passions ; aujourd’hui, l’image d’une femme posant nue avec un pot de yaourt ne scandalise plus personne.
C’est que cette érotisation du quotidien, après les provocations des années soixante-dix, s’est ensuite imposée en douceur, progressivement et presque insidieusement, pour aboutir à un effeuillage de plus en plus complet de l’anatomie féminine. Un temps expression de la libération des corps, elle est devenue le corollaire indispensable au triomphe du marché. Répondant à une technique publicitaire bien connue (cette mécanique bien huilée qui consiste à investir la marchandise d’une charge symbolique fortement sexualisée pour susciter le désir du consommateur), elle est devenue une arme de persuasion subliminale incontournable. La logique est redoutable : la cible associe inconsciemment le produit à la pulsion sexuelle éveillée en elle par l’image, qui lui fait désirer l’objet avec une force proportionnelle à celle de sa poussée libidinale.
La publicité agit ni plus ni moins sur l’inconscient de chacun en opérant sournoisement le détournement des pulsions sexuelles à des fins commerciales. Si l’on ajoute à cela l’essor sans précédent de l’industrie pornographique, représentant près de 70% du contenu de la toile, on se fait une idée du niveau de saturation de l’esprit contemporain.
Quoi de plus naturel dans ces conditions que de voir des jeunes filles en pleine construction identitaire, en quête d’identifications et de normalisation, se conformer à l’image du corps féminin qui leur est renvoyé. La publicité, les magazines et les clips véhiculant l’idée que, pour être féminine, il faut être sexy, on voit poindre dès dix-douze ans des ventres à l’air, des tops moulants, des jeans taille basse et autres accessoires érotico-fashion. Les chaînes de vêtements spécialisées dans cette tranche d’âge pullulent et font leur choux gras de cette nouvelle mode, repoussant sans cesse les limites de la décence et du bon goût.
De son côté, la pornographisation du quotidien donne à voir aux adolescents une conception faussée de la sexualité et annihile leur désir face au vrai corps, ce corps naturel et non retouché, avec ses imperfections et ses petits accrocs, forcément moins attrayant que le modèle idéal et standardisé sur lequel on nous enjoint de fantasmer.
Mais, au-delà de ce qu’il est désormais convenu d’appeler l’hypersexualisation de la société, la plus sinistre conséquence de ce phénomène est peut-être la constante et inexorable paupérisation de la faculté imaginative qu’elle entraîne, et qui revient en réalité à appauvrir la vie amoureuse et sexuelle qui lui est liée. Sur les affiches, dans la presse, à la télévision ou sur internet, on montre tout, on voit tout, en gros plan, sous tous les angles et dans les détails les plus intimes. Evanoui le mystère qui éveillait la curiosité, suscitait le désir et stimulait l’imagination ! Révolu le temps où le règne médiatique n’avait pas tout conquis, standardisant l’imaginaire, l’évidant de sa richesse et de la multiplicité (en droit infinie) de ses manifestations. Plus le temps de se forger son propre univers mental, plus besoin d’imaginer : tout est là, sous nos yeux, se donnant à voir, à cru, et prêt à consommer.
La fabrique de l’homme nouveau est en marche. Une nouvelle race humanoïde, dressée jusque dans ses désirs et tarie à la source de ses possibilités, est en train de naître. Un rêve qui se réalise pour le marché. Un cauchemar pour nous qui prétendons encore à être un peu humains.
© Vincent Lapeyrine, pour Itinerarium


Tableau très sombre de la chute morale de notre époque. Certes toutes les époques ont connu leurs déchéances, mais la notre ressemble étrangement à celle de Néron, et ce qui s’en suit : la fin d’un empire, d’une civilisation…
Il n’y a qu’un mot à taper pour voir se dérouler des pages et des pages d’images salaces sur google. Même un enfant laissé sans surveillance devant un ordinateur peut tomber sur du porno à perte de vue…
Article pertinent de Mr Lapeyrine qui brosse un tableau affligeant mais réel de notre société contemporaine.