Un jour où mes supérieures hiérarchiques, en un étonnant moment d’égarement, m’avaient laissé conduire un dossier relativement sensible, je me retrouvais à Paris, autour d’une table ovale à boucler une négociation. Le CEO (*), client d’un pays d’Afrique centrale, toujours ravi de se balader sur les Champs Elysées, avait compris que sa présence permettrait d’avancer vite et d’éviter l’enlisement, d’autant qu’il préférait signer cette première mondiale avec nous plutôt qu’avec une armée de pékinois bradeurs de financement. Les techniciens du sujet s’étaient positionnés face-à-face. Nous -le CEO et moi- nous étions mis, dans cette revue de détails, non pas au centre du débat, mais un peu à l’écart des experts, signifiant par là que le sujet devait se clôturer sans nous, étant déjà stratégiquement d’accord.
Laisser aux laborieux l’avancement d’un dossier revient à confier un ministère à un énarque, une banque centrale à un ancien Goldman-Sachs : un Vietnam US garanti. Au bout d’une heure ou deux, notre tactique d’altitude tombait à plat : il fallait agir pour éviter que la crasse des détails ne grippe notre belle mécanique. Connaissant mon tempérament sanguin et mon parler à la mitraillette, le CEO entama lui-même la montée au niveau supérieur. Il démarra de sa belle voix africaine, imposa ses vues d’autant plus hautes qu’il dominait physiquement tout le monde. Ce faisant, inconsciemment ou non, il prit ma main, et la caressa entre les siennes…
Évidemment, étonnement et stupéfaction sous la cape chez les commensaux mzungus (**). Le Key-Account-Manager expatrié se faisant caresser publiquement par le grand chef de ce pays black, il y avait de quoi laisser gamberger les neurones. Et ce cher client, de continuer, sans état d’âme, ramenant à la raison et à la signature toute notre équipe en me massant la main, le poignet, du bout de ses doigts africains…
Culture, culture. Mais vérité des cultures, réalité des cultures. Car, tant en Afrique qu’en pays arabes, ce toucher a une toute autre signification que celle de nos pays obsédés de sexe. Le voir, le subir, l’aimer m’a incontestablement fait grandir.
La libération du carcan érotique du toucher induit une relation plus complète, plus large. Connaissant l’étonnante adaptabilité du vivant, aimant ses incroyables chemins, on peut parfaitement penser que la charité envers les autres passe aussi par ce toucher. Faire passer ma compassion par le toucher, par cette intime chaleur de mes doigts et de ma peau. Toucher des indigents, évidemment, avec toute la condescendance que cette charité cache parfois ; toucher des amis et des collègues. Toucher de nos enfants, des nos ados…
Continuant notre périple intellectuel, ne peut-on pas penser à l’inverse que de ce manque de toucher induit un sens relationnel déshumanisé, voire réservé au seul sexe ? Et la dérive « hypersexualisante » viendrait moins d’une sur-exposition picturale que d’un restriction de la charité à un seul intellect, à une absence de sensualité du toucher de notre relation à autrui ? Voir même que les frustrations diverses qui se légitiment ici et là en Occident ne proviennent pas d’abord du sens de la charité inculqué enfant, plus à coup de froidure et d’autonomie égoïste que de don aimant et gratuit transmis par les cinq sens.
Voilà ce que j’ai appris de ce toucher dans mes périples chauds.
Et pour l’anecdote, ma réputation a fini par couler lors d’un raout cannois lorsque, devant un aéropage de ma grande boutique, le même CEO m’a ouvertement enlacé et serré longuement contre lui dans les lumière de la boîte de nuit improvisée sur la plage…
(*) Chief Executif Officer, quelques chose comme Directeur Général en France
(**) blanc en swahili



Votre article touche juste. Je partage votre constat sur la froideur déshumanisante de notre charité occidentale. Probablement l’un des derniers legs subsistants de l’aristocratisation de nos moeurs (et malheureusement pas le plus salutaire: nous lui aurions préféré de loin ceux d’honneur, de magnanimité ou encore de vertu).