06192013Headline:

Les civilisations se valent-elles ?

Claude Guéant aurait donc affirmé que « les civilisations ne se valent pas ». Au-delà des polémiques passionnées qui reproduisent exactement le même schéma d’indignation, quotidien ces jours-ci, intéressons-nous au propos lui-même et posons franchement la question de la hiérarchie civilisationelle. Car qui dit hiérarchie, dit des plus et des moins, mais qui conteste cette hiérarchie, promeut un relativisme axiologique. Alors qu’il ne s’agit pas de niveler, mais de proposer un modèle de vie qui soit le meilleur possible.

Nous créons des hôpitaux et des services de recherche qui en arrivent à greffer des mains. D’autres les coupent. Nos femmes se battent pour accéder en toute égalité aux postes intéressant. D’autres les voilent et les cachent chez eux. Dialectique perverse et arbitraire, me direz-vous. Tout comme, à l’inverse, la méthodologie du relativisme historique, qui d’un événement étranger en vient à le relativiser par l’argument « des moeurs étrangères », alors qu’il rapporte tout événement à un défaillance du « système » porté par sa civilisation. Dialectique faussée de la proximité/distance, du Même et de l’autre, bien connue depuis le Sophiste de Platon, mais bien mal exploitée. C’est toujours le même, le proche (notre civilisation) qui prend pour les autres. Auto-flagellation permanente sur l’esclavagisme, le nazisme, l’extermination des indiens d’Amérique, le colonialisme, le capitalisme… Tous les -ismes nous sont gentillement accordés. Mais pas pour les autres : l’islamisme ne se réduit pas au -isme, nous explique-t-on, puisqu’il est si divers… ni non plus le communisme exporté, les animismes et autres manières de vivre.

Ce relativisme civilisationnel n’est permis que dans une civilisation qui a conquis, dans la douleur, sa liberté et ses lumières. Cette grande vague d’auto-critique qui a abouti à la Révolution française et aux multiples secousses intellectuelles et morales qui s’en sont suivi, a constitué le pas en avant qui nous différencie radicalement de tout autre civilisation. Et nous accorde le droit, notamment avec l’instauration de la charte des Droits de l’homme, de constituer un véritable prisme par lequel il est possible de jauger du degré d’humanité des autres civilisations. Non pas pour les fondre dans un même moule, mais pour partager avec elles cet élan universel vers un « mieux-vivre« .

Je rappelle que Claude Lévi-Strauss, pourtant bien au fait sur la question des civilisations, ne se pâmait pas dans un nivellement géographique et historique des valeurs. Bien que dénonçant l’ethnocentrisme de toute civilisation à se croire centre du monde dans sa conférence de 1952 à l’UNESCO, il prononce vingt ans plus tard une autre conférence, Race et histoire, où il affirme qu’

il n’est nullement coupable de placer une manière de vivre ou de penser au-dessus des autres. (…) Cela peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou communauté se conservent… (Claude Lévi-Strauss)

Peut-on suspecter Claude Lévi-Strauss de « supériorisme », de « frontnationalisation » (sic. pour les réactions socialistes) ? Non. Car il est question pour lui de montrer que la civilisation européenne doit se comprendre comme une civilisation parmi d’autres, qui peut être défendue comme les autres se défendent. Sans la volonté de faire de son propre mode de vie quelque chose qui peut être paradigmatique pour l’ensemble de l’humanité, il ne sert plus à rien de promouvoir le dynamisme culturel, le désir d’être meilleur et de rendre les autres meilleurs. Et en refusant cette volonté de « mieux vivre« , nous ne sommes plus en capacité d’accueillir les populations autochtones, pourtant attirées par notre civilisation, ni de leur proposer un véritable projet de société.

D’aucuns regrettent que cette civilisation n’ai pas été défendue dans les faits, surtout chez les commentateurs politiques soucieux de la question chrétienne. Lorsqu’on regarde ce qui a été fait sur le travail le dimanche, l’éthique personelle et collective, le sens du bien commun, voir l’inscription des racines chrétiennes dans la Constitution européenne, il est évident que le quinquennat qui s’est écoulé ne semble pas avoir défendu concrètement ce qu’il défend dans le discours. C’est là toute l’ambiguïté avec laquelle jouent les extrêmes : « ils parlent, mais nous on agit ». À moins que les actes ne rejoignent un jour le discours. Nous n’en serions que plus ravis.

© Vivien Hoch, pour Itinerarium

Voir :
- La conférence inaugurale d’Alain Finkelkraut à Polytechnique, dans Causeur
- le fil d’Atlantico sur les réactions aux propos de Claude Guéant

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12 Responses to "Les civilisations se valent-elles ?"

  1. CARRERE dit :

    Si par civilisation il est entendu : « ensemble de comportements, des valeurs supposées témoignent du progrès humain, de l’évolution positive des sociétés (par rapport à barbarie) » (définition du petit larousse) c’est vrai qu’elles ne se valent pas. Couper le poignet….
    Jean Couserans

  2. santiago64 dit :

    « Et nous accorde le droit, notamment avec l’instauration de la charte des Droits de l’homme, de constituer un véritable prisme par lequel il est possible de jauger du degré d’humanité des autres civilisations. »
    Là est mon total désaccord avec le commentaire car là réside sa contradiction inextricable: les funestes « droits de l’homme » de la sinistre Révolution française sont fondés sur la proclamation de l’égalité. Or, comme le fait Vivien Hoch, valider la hiérarchie des civilisations ( les unes meilleures que les autres, ce qui est vrai) et au nom des droits de l’homme ÉGALITAIRES constitue une impasse logique et politique. L’égalité est la négation de la hiérarchie. C’est toute la philosophie des Lumières qui est à déconstruire car elle est: utopique, fausse, antichrétienne donc antihumaine et pour finir, totalitaire.
    On ne restaurera pas la hiérarchie, donc la civilisation, à partir de fausses prémisses et on la justifiera mal par de mauvaises voies.
    « Les seuls hommes utiles pendant les révolutions sont ceux qui ne leur concèdent RIEN. » René Bazin ( Préface à « Les doctrines de la Déclaration des droits de l’homme, 1793″ (= Études sur la Révolution, republié par René Bazin en 1926 sous le titre de Pierre de Clorivière, contemporain et juge de la Révolution).

  3. alain jugnon dit :

    Réduction de la basse politique de civilisation française au fascisme d’antan

    Le 5 février 2012 le racisme d’Etat s’exprima une nouvelle fois par la bouche du ministre français de la sécurité et de l’ordre, Claude Guéant.

    Parole d’un ministre de la République : « Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité, nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique. (…) En tout état de cause, nous devons protéger notre civilisation »

    Depuis la prise de pouvoir de la droite extrême à la tête de la République Française en 2007, cette idéologie construit pas à pas ce qu’il faut nommer une lepénisation des esprits. Il s’agit du concept qui permettra de penser dans les années qui viennent, et lorsque la démocratie sera sauvée, le sarkozysme comme le retour d’une extrême droite française, renouvelée et décomplexée grâce à la prise en compte d’une guerre des civilisations et des religions.
    Rien n’aura donc été fait pour surprendre dans la parole ministérielle de 2012 : tout par contre aura été pensé pour poursuivre un travail de sape dans la pensée et une destruction de l’esprit français, esprit des Lumières et de l’humanisme classique et révolutionnaire.
    Car le meilleur des français de droite, organisant cette lepénisation des esprits, annonçait déjà au lendemain de son élection :

    « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable ou tout semble être écrit d’avance. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin » (discours du Président de la République Française, Nicolas Sarkozy, prononcé à Dakar le 26 juillet 2007).

    Pour stopper nette la honte et le désespoir, la seule réaction possible pour le philosophe et pour le citoyen français est la dénonciation radicale et politique de ce qui a lieu là dans la politique française et dans l’idéologie de droite. D’abord affirmer la rupture puis exiger de la part de la pensée française une condamnation sans autre forme de procès mais en total accord avec la morale et la vie.

    Le sarkozysme est dans la forme et dans les faits un nouveau fascisme français : il n’est plus temps de chercher donc le nom qui corresponde à ce que représente « Sarkozy ». « Sarkozy » est le nom d’un fascisme historiquement déterminé et déterminant qui depuis le boulangisme, au moins, cherche à confondre nationalisme et socialisme dans un mensonge organisé et spectaculaire afin de réaliser l’ultime destruction des peuples européens par annihilation des esprits et par destruction des corps.

    Une telle analyse, à partir de ce moment et de cette reconnaissance de ce qui se passe, nie toute possibilité pour le « politologue », le « journaliste politique » ou autre « essayiste » de pouvoir faire comprendre ce qui a lieu maintenant et ici-même : sinon dans la philosophie ou dans la pensée politique et historique, ce qui a lieu ne doit plus être parlé par les médiatiques et les politiques eux-même ; car nous avons passé la ligne, car nous avons avancé au-delà du cap, et c’est la démocratie de l’avenir qui est en danger.

    Le pays est réel et il meurt réellement de cette idéologie tueuse et criminelle. Sarkozy puis Guéant sont aujourd’hui les criminels contre l’humanité que le devenir-démocrate de tout un chacun doit combattre idée à idée et mot à mot.

    A partir de cette analyse, par exemple, il suffira de laisser paraître une juxtaposition des discours et des idéologies qui ont eu lieu dans l’histoire de l’Europe, non pas pour démontrer, mais pour faire penser encore.
    Avant que 2012 réussisse sa fin du monde.

    C’est Georges Politzer qui parle pour finir, philosophe communiste et citoyen français, fusillé en mai 1942 par les nazis :

    « Le thème constant de M. Rosenberg [idéologue nazi du nazisme] est qu’il faut à l’humanité un nouveau mythe. Cela veut dire qu’il faut une nouvelle « mystique » qui mette définitivement à l’abri le capitalisme des dangers qui le menacent, tant qu’il reste dans le cerveau de l’homme la possibilité de découvrir la vérité. Cette « mystique nouvelle », c’est le racisme. M. Rosenberg l’appelle « la pensée du vingtième siècle ». Il est, en réalité, l’obscurantisme du vingtième siècle. Le « national-socialisme » et son « idéologie » appartiennent bien au vingtième siècle, mais en ce sens qu’ils sont étroitement liés au capitalisme, tel qu’il est à notre époque, et que Lénine a appelé le capitalisme agonisant. (…) C’est cette situation qui explique pourquoi la contradiction, habituelle chez les ennemis du peuple, entre les paroles et les actes, atteint son paroxysme chez les chefs nazis qui tirent le monde en arrière, avec fureur, tout en proclamant, plus tapageusement que tous les démagogues du passé, qu’ils vont de l’avant. C’est cette situation qui explique pourquoi la contre-révolution la plus réactionnaire de l’histoire est contrainte de s’appeler devant les masses « une révolution sans précédent », et pourquoi l’ultime effort du grand capital pour empêcher la venue du socialisme, a pris l’étiquette « socialiste ». » (Politzer contre le nazisme, p 100, Editions Sociales, 1984)

    à paraître dans le magazine Barricade n°5 de mars 2012

  4. Vivien Hoch dit :

    Cher Alain,

    Le jour où vous cesserez d’insulter les gens et de crier au nazisme et au fascisme pour le moindre propos qui vous déplaît, d’une part nous pourrons écouter vos arguments, d’autre part vous vous humaniserez quelque peu au regard de vos adversaires.

  5. alain jugnon dit :

    Vous n’avez donc pas idée de la puissance de la pensée humaine. En tant que philosophe, j’humanise contre Guéant le déshumanisateur. Vous faites quoi, vous, en tant que catholique ?

  6. Vivien Hoch dit :

    Tiens, le catholicisme vous intéresse maintenant lorsqu’il abonde dans le sens de votre idéologie ?

  7. alain jugnon dit :

    Non, le cathofascisme m’intéresse en tant qu’idéologie à l’oeuvre chez Guéant aujourd’hui, dans le sarkozysme en général et chez quelques intellectuels d’extrême droite. J’étudie tout cela de près (à lire dans mon prochain livre « les chiens de garde de la Sarkozie » chez Golias). Le racisme chrétien est en plein boum actuellement et cela permet au philosophe antichrétien de produire de la pensée, de la critique et de l’idéologie.

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