06192013Headline:

Le Carême et la pénitence. La vengeance du corps sur l’esprit.

 



Le 13 février 2013, c’est l’entrée en Carême pour les chrétiens. Pas de battage médiatique, ni de paneaux lumineux dans les villes nous souhaitant un bon carême, ni même de fêtes dans les mairies offertes aux frais du contribuables, comme ce fut le cas pour le Ramadan des musulmans. Bref, le Carême passe (presque) inaperçu dans ce monde. Voilà une bonne raison de redoubler d’ardeur. Mais faut-il s’infliger réellement des pénitences, telles que le jeûne ou la sobriété ? Le Carême n’est-il pas seulement un « cheminement spirituel », qui laisse derrière ces pénitences moyenâgeuses ? Non. Nous ne sommes pas que des êtres spirituels. Nous cheminons ici-bas dans notre corps. Il doit donc s’allier à l’esprit. Prospectives pour un Carême corporel et phénoménologique.  

   Nous connaissons la distinction classique entre la chair (le corps vécu et vivant, « spiritualisé ») et le corps (matériel, dur, malade, lourd). En faisant porter le poids de la vie sur le corps (par le jeûne, les restrictions ou les pénitences), la période du Carême que nous vivons en ce moment permet une ré-évaluation en profondeur de la prédominance actuelle de la chair sur le corps ; le Carême consacre la vengeance du corps sur la chair.

   En effet, aujourd’hui la chair a vaincu : délectation et empathie sont les maitres mots de ce monde – tout s’accélère et se spiritualise. Le corps, les réquisits vitaux qu’il nous impose et les différences qu’il nous fait voir – puisque le corps est extériorité[1], est oublié dans cette accélération. Nous spiritualisons les rapports sociaux dans l’empathie de la chair et nous spiritualisons le rapport à notre propre concupiscence dans la délectation charnelle.

Délectation - Certes tous ont une chair pour jouir de la consommation des biens et de la délectation des choses de ce monde, pour sentir l’air chaud de la plage en vacance ou le nappage d’un bon vin en terrasse. Mais le corps, une fois de plus, est oublié dans cette course à la délectation. Le corps, en tant qu’il réifie les vécus de la chair dans l’extériorité du monde (le corps empirique est une chose parmi les choses), évite l’écueil « sentimentaliste », et nous redécouvre non pas comme un « je peux » indistinct et perdu devant ce que, justement, il peut, mais comme un étant constitué de viande objectivée dans le monde avec les limites et les dangers que cela comporte (par exemple le fait que le corps est toujours exposé à n’importe quelle Gestell technico-scientifique).

Empathie - De même : oui tous ont une chair, mais nul n’a le même corps. Vouloir trop « vivre » l’autre sous le mode de l’empathie, c’est détruire à la fois l’autre et se détruire soi-même dans l’autre. Spiritualiser les différences dans le cum-sentire ou le sum-pathos de la chair, c’est oublier son propre corps. Avec l’oubli du corps, il y a l’oubli de ce que nous sommes et de ce que nous ne sommes pas, il y a l’oubli de l’usage des yeux pour voir que l’autre a un corps autre, jusqu’à l’oubli du fait que l’autre a toujours un visage singulier et différent[2].

carême_penitence

Le corps en tant que corps, tel qu’il est rappelé par les pénitences du temps de Carême, est exacerbation de nos limites d’êtres incarnés. Plus que tout, par sa mise en lumière du corporel, le jeûne de Carême permet de lutter contre la spiritualisation empathique de la chair. Voilà d’ailleurs pourquoi les pénitences de Carême doivent obligatoirement êtres corporelles[3].

Le jeûne de Carême remet en lumière la finitude, les singularités et les aspérités de notre condition terrestre ; il nous redécouvre comme incarnés. Incarnés dans notre finitude et dans notre faiblesse, mais aussi dans ce que nous sommes et ce que nous ne sommes pas (sens de la limite). Par le jeûne, et grâce au regard qu’il nous fait tourner vers le corps, nous redécouvrons le sens de la différence (de visage, de posture, de culture), le sens de la frontière (c’est-à-dire le fait que le fini est inhérent à tout ce qui est) et le sens de l’identité (ce qui fait d’une vague souffrance empathique, celle de l’autre en général, ma souffrance, celle de mon corps qui a faim). Le jeûne nous délivre le corps en nous délivrant de la chair (et non l’inverse), nous livrant tout ce qui s’en suit, finitude, frontière, consistance du corps, différence, concrétude, et cætera.

C’est pourquoi le Carême, en plus de son importance religieuse, a une importance phénoménologique : par lui nous redécouvrons que ce n’est pas l’autre qui fait la finitude, mais que c’est la finitude qui fait qu’il y a autre (redécouverte de la consistance et de l’autonomie du fini), et que ce n’est pas la vie qui requiert mon corps, mais que c’est le corps qui requiert la vie (redécouverte de la vie comme entéléchie première d’un corps organisé[4]).

L’inversion de l’ordre des rapports constitue la nouvelle tâche du phénoménologue et du chrétien : redécouvrir la finitude du corps et sa consistance véritable pour le premier et s’appliquer à faire contrepoids à la spiritualisation fautive de l’existence pour le second. Quant à celui qui est – par incroyable – phénoménologue et chrétien, on ne saurait trop recommander de ne plus pratiquer son corps mais, dorénavant, de pratiquer comme corps.

 

© Vivien Hoch, pour Itinerarium

[1] Michel Henry, C’est moi la Vérité, p. 9

[2] C’est la question qui se pose et qui s’est posé à propos des fameuses descriptions Levinas : quel est le visage dont il parle ? Il ne parle jamais en effet de tel visage singulier, mais du visage en général. Ne décrit-il pas un visage commun, universel, sans singularités, un visage sans face, et, in fine, un visage sans corps ?

[3] L’Eglise catholique demande aux fidèles de jeûner au minimum les jours du mercredi des Cendres et du Vendredi saint (le jeûne consiste à limiter la prise de nourriture à un seul repas maigre au cours de la journée et une collation). Droit canon 1251 ; 1252 ; 97, § 1 et 203, § 2.

[4] Aristote, De Anima, II, 1, 412 b 27

 

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...

What Next?

Related Articles

14 Responses to "Le Carême et la pénitence. La vengeance du corps sur l’esprit."

  1. alain jugnon dit :

    Hoch, vous n’avez pas honte de faire de la philosophie en gardant la soutane et en triturant la croix. C’est assez dégoûtant à lire, ce qui en sort.

  2. Jean Dùma dit :

    Vous avez un tel jus de cerveau qu’il faut m’y reprendre à quatre ou cinq fois pour bien comprendre ! IL faut que je continue à lire…
    Mais il me semble que le jeûne ne vaut rien en soit, qu’il ne vaut que par la charité qu’il porte, c’est à dire au renoncement à soi-même et à la charité envers Dieu et nos frères.
    Le jeûne est une lutte contre l’orgueil (1er péché) et non contre le corps (sauf au sens de la chair paulinienne). Inversement, un jeûne sans charité est cymbale retentissante etc…
    Jeûner est mourir à soi, à ses propres vues, à l’orgueil qui se cache. Un test très facile de nos faiblesses et de la limite vite atteinte de notre volonté, de nos plans, de nos ambitions.
    à suivre (je boss quand même !)

  3. Vivien Hoch dit :

    Exactement, je m’accorde tout à fait, rajoutant que de toutes façons, rien n’est valable sans la charité.
    Et concernant les pénitences de Carême, il s’agit d’un renversement : au lieu de nous « spiritualiser », elle nous rappelle à notre condition terrestre, limitée, corporelle. Ressentir la faim, c’est être bien vivant, c’est nous rappeler que nous sommes corps. Donc les pénitences ne sont pas contre le corps, mais pour le corps !

  4. Vivien Hoch dit :

    C’est sûr que je ne pratique pas la même philosophie que vous, cher Jugnon ! Mais vous n’appréciez pas la diversité ?

  5. Daniel Depaix dit :

    Carême! Un des deux reculs significatifs que l’Eglise de France a eu à connaître dans la période post-conciliaire:
    -le premier, ce fut le sermon, beaucoup plus bien pensant ou non pensant depuis qu’on l’appelle homélie, et en effet, à l’élévation et à l’édification du peuple chrétien après les péricopes saisissantes de la proclamation de l’Evangile, on a préféré abreuver l’Assistance de paroles lénifiantes et surtout, surtout conformes aux préceptes des médias au détriment de ceux de l’Evangile, mais heureusement sans trop de portée!!!!
    -le second clairement, en effet, a été la question du Carême; rien n’illustre mieux la capitulation de l’Eglise devant l’adversaire que la question du Carême.Un argument a tué le Carême, observé si majoritairement pendant des siècles que notre langue elle-même en garde la mémoire en de savoureuses expressions: « face de Carême », » tomber comme Mars en Carême », « être Carême prenant », etc….[ Souvenirs nostalgiques de ce respect: la Tour du Beurre de la cathédrale de Rouen: cette magnifique tour, chef d'oeuvre du gothique, a été financée par les dons faits pour obtenir une dispense de Carême!!! Catholicisme bien français (qu'il faudrait d'ailleurs faire muter, mais c'est une autre question)...]Quel fut l’argument-massue contre le saint Carême ? Le voici: Dieu ne se soucie pas de ce qui se passe dans nos assiettes; l’amour envers Dieu ne se mesure pas à l’aune d’un rituel et d’habitudes alimentaires. En développant ces « arguments, » allant (comme c’est curieux) dans le sens de la paresse et la facilité, l’Eglise a ratifié trois siècles d’offensive de l’adversaire: la religion pour les adversaires intelligents de la religion, ne serait acceptable que sous la forme d’une « religion intérieure » ,se résumant tout au plus à des principes de justice, de droit et de dévotion déiste (le déisme, rappelons-le est plus irritant pour Dieu que l’athéisme). Ce qu’aucun croyant ne saurait accepter: comment limiter au silence du coeur et à la fantaisie de cultes privées l’extraordinaire et continuelle action de grâce que nous DEVONS rendre au Dieu qui nous sauve? « Que ma langue s’attache à mon palais…reconnaît le Psaume! »Nous ne pouvons pas ne pas parler » remarquent les Actes. Le Carême est comme l’équivalent du jeûne pré-eucharistique, et en a la même signification: faire une place à Dieu en nous: ne sommes-nous pas le Temple de l’Esprit?N’est-ce pas le sens de l’Action de Jésus en chassant les marchands du Temple: accueillir Dieu en sa demeure? L’Evènement-Jésus, Unique, Insurpassable et boulversant le sens des Ecritures qu’il accomplit et même celui de toute l’aventure humaine: Dieu a visité son peuple! » Ce Jésus que vous avez crucifié, Dieu l’a ressuscité! Et ils se demandaient ce que pouvait signifier « se relever d’entre les morts »

  6. Jean Dùma dit :

    La pénitence est pour la charité par le corps ?

  7. Vivien Hoch dit :

    Merci cher Daniel ! Voilà de quoi prolonger et bonifier mes propos.

  8. Colline dit :

    LOL pour la diversité !
    Colline

  9. alain jugnon dit :

    Ce christianisme sexué, en érection et plein de sève n’est pas pour me déplaire (cf Hadjadj) mais franchement, je réitère, au coeur du sacré, au centre de la sacristie, il me ramène plutôt à mon cher Georges Bataille, à ses viols de prêtres – peut-être Hoch pourriez-vous lire « Madame Edwarda » et saisir la vérité humaine et belle de vos propos trop divins encore et par trop platoniques (au sens de Dominique)…

  10. Tancrède dit :

    C’est étrange, on aura presque exactement entendu la même chose dimanche dernier à Saint-Eugène.

    Très intéressant évidemment.

Leave a Reply

Submit Comment