05222013Headline:

La crise de l’autorité éducative

« Pourquoi et comment poser des limites à son enfant ? ». Telle est la problématique à laquelle nous invitait à réfléchir une conférence récemment organisée par la ville de Sceaux, animée par le très médiatique pédiatre Aldo Naouri. Le fait de poser des limites, qui passait autrefois comme une évidence, est aujourd’hui l’objet d’une vaste interrogation pour nombre de parents dépassés par leur rôle éducatif. Les raisons de poser un cadre, de faire respecter des règles, de dire non à son enfant ne relèvent manifestement plus de l’ordre du bon sens. Mais finalement, quoi de plus normal, dira-t-on, dans une société aliénée par la consommation et l’injonction constante à la « jouissance sans entrave » ? Asséné à longueur de spots publicitaires à nos esprits lobotomisés par le flux médiatique, ce leitmotiv hédoniste rend de plus en plus inacceptable à nos contemporains toute idée de frustration.

Ceci dit, la logique consumériste n’est pas seule en cause. Encore plus fondamentalement, il apparaît que la crise de l’éducation à laquelle nous nous trouvons confrontés puise ses racines dans le processus de la démocratisation des mœurs. Un mouvement historique inexorable, mis en lumière par Tocqueville, inextricablement lié au développement de notre régime démocratique. Car celle-ci contient en elle une profonde équivoque. D’un côté, elle est cette mise en forme de la coexistence humaine, selon laquelle aucune opinion ne prévaut par nature ou par statut sur une autre. En démocratie, tout se discute. Mais d’un autre côté, la démocratie est aussi une dynamique de l’histoire : celle du développement graduel de l’égalité des conditions. En ce sens : à la fois scène et processus.[1]

Cette perspective nous éclaire quant au malaise qu’éprouvent les acteurs de l’éducation (aussi bien les parents que les enseignants) face à leur rôle. Car au fond, en quoi consiste l’acte d’éduquer ? En rien d’autre que de faire advenir l’enfant à la culture, en l’ouvrant à une instance morale supérieure, et ce dans le but de l’amener à vivre en société. L’éducation est une violence symbolique puisqu’elle impose une norme par le haut à chaque individualité. Elle suppose une hiérarchie, un ordre des choses, une verticalité, devant lesquelles la subjectivité singulière doit savoir abdiquer, renoncer à une part d’elle-même, et où l’éducateur doit savoir frustrer et imposer des éléments de loi. Rien de plus anti-démocratique en somme que cette « fonction paternelle », qui consiste à faire reconnaître à l’enfant une autorité supérieure et à le tirer hors de lui-même.

La « crise de l’autorité » dont on parle tant de nos jours, à trait à ce refus de toute idée d’asymétrie entre les êtres. En particulier entre enfants et adultes. Quand nous considérons que nous sommes tous égaux, sous quel motif le point de vue de l’un primerait-il sur celui de l’autre ? L’élève n’a-t-il pas autant à apporter au maître que le maître à l’élève ? La voix du citoyen lambda n’est elle pas aussi légitime que celle de l’agrégé ou du spécialiste ?

La crise de l’autorité constitue un phénomène intrinsèquement moderne, pas particulièrement récent, déjà pensé à d’autres époques (lire la recension de Maxime Roffay sur l’histoire de la pédagogie moderne), mais qui nous confronte aujourd’hui à des problématiques renouvelées. On la voit se manifester à tous les niveaux de la société. Outre le domaine de l’éducation, ce mouvement aspire de la même manière la sphère religieuse, le monde de la pensée et la vie civique dans un processus constant de nivelage généralisé. A cet égard, le fameux « touches-moi pas, tu vas me salir ! », lancé par un citoyen moyen à son Président, est révélateur et illustre d’une manière particulièrement frappante la désacralisation des figures tutélaires. Ainsi, on traite le chef de l’Etat comme le premier badaud venu, un type normal (comme se plaît à se définir l’actuel candidat socialiste à la plus haute fonction républicaine) et à qui on peut parler comme à son poissonnier. Le Président ne revêt plus, aux yeux de ses contemporains, l’éminence d’un être d’exception ; il n’incarne plus cette verticalité, cette instance supra-individuelle qu’il figurait pour nos aînés. Le processus de démocratisation, dans son mouvement irrésistible, a fini par détruire cette dernière forme d’autorité traditionnelle, après avoir abattu les cadres de la religion et du patriarcat.

« Tant mieux » disent ceux qui pensent que l’autorité est une entrave à l’épanouissement humain. Ne s’est-elle pas rendue coupable des plus abominables abus par le passé ? N’est-elle pas un facteur de rigidité et de sclérose du corps social ? Un facteur de pouvoir arbitraire et d’inégalités ?

De telles opinions sont aujourd’hui largement partagées parmi nos concitoyens, qui associent plus ou moins consciemment autorité et violence. Cet amalgame n’est sans doute pas étranger à l’Histoire récente et aux différentes formes d’autoritarismes politiques qui l’ont marquée, ce que les historiens appellent le siècle des totalitarismes a fini par porter un coup funeste à l’idée d’autorité. A tel point qu’aujourd’hui, elle est diabolisée par les milieux progressistes, les gardiens de la bien-pensance, et qu’il est mal vu de venir la défendre avec trop d’insistance.

Pourtant, l’autorité n’est pas un mal en soi, elle est même indispensable à la cohésion sociale en tant que vectrice de grandes notions fédératrices. Loin d’être une forme tyrannique de pouvoir, elle consiste au contraire en un type d’obéissance dans laquelle les hommes conservent leur liberté et ne sont aucunement contraints par la violence. L’éclairage d’Hannah Arendt nous est ici précieux. L’archéologie de cette noble idée à laquelle Arendt se livre dans son fameux essai sur La Crise de la culture (et plus précisément dans le chapitre qu’elle consacre à l’autorité) est particulièrement éclairante. En démontrant que la forme d’autorité qui fédérait le peuple romain autour de son passé, et donc de la tradition, ne répondait aucunement à une logique de contrainte forcée, mais bien plutôt à un respect d’un même socle de principes et valeurs communément partagés, elle réhabilite la vertu de la verticalité comme facteur d’homogénéité sociale. L’autorité, au contraire du pouvoir, fonde sa légitimité dans le passé. Elle est la reconnaissance par chacun de la légitimité et de la justesse d’une hiérarchie ancestrale, sous l’égide de laquelle est placée la communauté. Autorité et cohésion sociale sont intrinsèquement liées.

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A moins de nier que l’homme est avant tout un « animal social » – en tant qu’il ne vit jamais seul, coupé de ses semblables, et qu’il ne peut s’épanouir hors d’un cadre communautaire – on peut difficilement évacuer l’idée d’autorité de la pensée politique. Celle-ci est un rempart à la désintégration du corps social dans la mesure où elle rassemble les individus autour d’une morale commune, d’idées fédératrices et d’un projet collectif. Tout ce qui est précisément en voie de disparition dans notre pays.

Car à quoi assiste-t-on aujourd’hui ? Imprégné par la démocratisation des mœurs, le contemporain ne reconnait plus d’instance supérieure au-delà de sa propre individualité. Règne dès lors le principe d’individualisme. Ce dernier, d’origine démocratique, menace de se développer à mesure que les conditions s’égalisent. C’est « un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables de telle sorte que, après s’être créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même ».[2] L’individualisme est un mal démocratique car il naît de l’horizontalité des rapports entre les hommes. L’Homme démocratique, ne pouvant souffrir qu’une idée supérieure soit placée au dessus de ses propres opinions, évacue progressivement toute forme de transcendance de la vie sociale.

A la fin des années 60, la virulente critique du cadre traditionnel de la société française répondait à une revendication légitime de la part de toute une génération étouffée par le poids d’un conformisme rigide. Mais à trop vouloir en faire, elle a fini par évacuer le bébé avec l’eau du bain. Et aujourd’hui, c’est à l’excès inverse auquel nous sommes confrontés. A une période d’effervescence heureuse a succédé une phase de régression vers la désagrégation sociale. La France prend aujourd’hui de plus en plus la forme d’une somme d’individus et de communautés, vivant les uns à côtés des autres, mais ne formant plus un tout. En oubliant son passé et ses traditions, elle perd inexorablement de sa profondeur et se noie peu à peu dans une culture de masse mondialisée.

« La déchéance morale du citoyen précipite la décadence de la cité et la décadence de la cité gâte l’individu ».[3] En se coupant de l’autorité morale, la société française s’enfonce dans un cycle mortifère, renonce à sa vitalité, son dynamisme et anéantit sa capacité d’assimilation. Renouer avec nos traditions, réhabiliter le passé, réintroduire de la transcendance, cela apparaît aujourd’hui comme nécessité, afin de sauvegarder l’idée de communauté nationale. Dans un pays en voie de ségrégation, il est urgent d’élever des valeurs, de promouvoir une Histoire et des idées propices à rassembler tous les citoyens autour d’un projet commun. Sous peine de se fondre inexorablement dans le grand bain du mondialisme et de perdre définitivement toute personnalité propre.

© Vincent, pour Itinerarium


[1] pour reprendre l’heureuse formule d’Alain Finkielkraut.

[2] Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, Tome 2, Deuxième partie, Chapitre 2.

[3] Lucien Jerphagnon commentant la pensée politique de Platon, dans son Histoire de la Pensée.

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8 Responses to "La crise de l’autorité éducative"

  1. Vivien Hoch dit :

    Excellent. À comparer avec ce genre de laxisme institutionnalisé : http://www.huffingtonpost.fr/philippe-meirieu/crise-de-lautorite_b_1367820.html

  2. jeanduma dit :

    « A la fin des années 60, la virulente critique du cadre traditionnel de la société française répondait à une revendication légitime de la part de toute une génération étouffée par le poids d’un conformisme rigide »
    Ma parole, vs shiftez gravement !!! 68 portait en elle les valeurs de destruction. Individu roi, refus d’une philosophie du don pour une jouissance égoïste et libertaire etc…

    Plus sérieusement, et au point où on en est, seule une personne, une Personne. Apportant autorité et charité.

  3. Vivien Hoch dit :

    “A la fin des années 60, la virulente critique du cadre traditionnel de la société française répondait à une revendication légitime de la part de toute une génération étouffée par le poids d’un conformisme rigide”
    Je suis plutôt contre cette remarque, mais je n’étais pas là avant 68 pour voir comment était l’école. Le changement pour l’école, c’est maintenant qu’il faut le mettre en place, et surement tel qu’il était avant 68.
    Après je pense qu’il s’agit d’une figure de style de l’auteur.

  4. Vincent Vincent Lapeyrine dit :

    Ce n’était pas une figure de style cher Vivien. Je voulais simplement dire par là que les critiques aujourd’hui adressée contre l’autorité ou le patriarcat (que l’on peut entendre ici ou là dans les milieux progressistes) sont des critiques d’arrière garde complètement déconnectées de la réalité.

    Elles étaient plus pertinentes dans les années 60 où la société était plus fortement structurée qu’aujourd’hui. Je pense que lorsqu’une société est encadrée par un ordre moral rigide (comme le sont de nos jours les sociétés patriarcales du Maghreb) elle peut être étouffante pour ceux qui y vivent. La révolte contre l’ordre établi y est alors compréhensible de la part de la jeunesse qui aspire naturellement à plus de liberté.

    Cela dit, je n’ai aucunement l’intention de défendre l’esprit soixantehuitard qui, j’en conviens tout à fait avec Jean Duma, est la source des dérives qu’on déplore aujourd’hui. Il a ouvert toute grande les portes de notre société au règne de la consommation et accéléré de manière significative l’horizontalité des rapports.

  5. Gregoire dit :

    Le mouvement historique général qui a présidé à Mai 68 me semble plus fin à analyser qu’une simple destruction de valeurs ou déchéance morale. Il y’a l’avènement d’une prospérité économique, l’évolution d’une pensée libertaire à l’œuvre dans les esprits, l’influence du marxisme et d’une pensée gauchisante dans les milieux universitaires. Et sans doute de nombreux autres éléments seraient à prendre en compte.
    Il va de soi que ca participe, comme le dit Vincent Lapeyrine, d’un mouvement de désagrégation sociale.

    Ceci dit pour rebondir sur le rapport entre un ordre moral rigide et l’étouffement de la civilisation, je crois que la situation des sociétés patriarcales du Maghreb peut également nous dire autre chose. Face à un climat général de désagrégation des valeurs et de notre histoire commune, le modèle social musulman représente une force pour les individus. Les communautés musulmanes sont un lieu ou le groupe est une force. Et ou l’autorité est acceptée. Je m’en afflige mais dois bien le reconnaitre, l’islam est aujourd’hui une alternative puissante à la désagrégation sociale qui parcourt l’occident. Elle offre à une jeunesse en mal de repères un idéal, une identité forte et une liberté par rapport à la bien-pensance libérale. Si l’Occident ne trouve le moyen de redécouvrir sa propre autorité et de quitter l’illusion de l’égalité, alors elle tiendra. Sinon, en vertu de l’impasse économique dans laquelle se trouve le monde, elle craquera face à la puissance de sociétés plus traditionnelles. ou du communisme chinois.

    Un autre élément que je pense important est celui-ci: les analyses, aussi pertinentes qu’elles soient, qui fleurissent sur les blogs, décrivent un problème, une évolution pernicieuse. Mais une société ne peut évoluer si ses membres les plus intelligents se satisfont d’eux-mêmes. Je m’inclus dans ce procès. Je pense aux propos du Pape François qui critique une Eglise autocentrée. Vivant de nos convictions, nous ne pouvons changer le monde qu’en nous mêlant à cette immense foule de gens plus ou moins gauchistes, un peu communistes, un peu de tout, qui, s’ils pensent de travers, n’en demeurent pas moins nos concitoyens. Ces gens lambda qui ne se soucient pas de la désagrégation de notre société sont légions. Comme disait Vaclav Havel, ce qui est dramatique ce n’est pas que les gens n’aient plus de sens à leur vie, mais que ca les dérange de moins en moins ». C’est autant de gens à approcher et à réveiller. Il nous faut aller voir dehors. Et faire face.

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