05192013Headline:

Pour une histoire de l’utopie pédagogique (recension)

C’est d’apparence un petit livre (quelques 150 pages), mais la richesse de son contenu lui donne l’effet d’une petite bombe. Les Pédagogues de Jean de Viguerie retrace l’histoire de la pédagogie moderne, du point de vue théorique. L’auteur prend le parti de laisser la parole à ceux dont les écrits sont au fondement de notre système éducatif.

Le constat est clair : l’école échoue à instruire, l’éducation est en crise, l’ignorance et la violence sont le lot quotidien de la jeunesse et des établissements. Les solutions semblent inexistantes : on multiplie les réformes depuis une trentaine d’années, tandis que la situation ne cesse de s’empirer. En historien de l’éducation, Jean de Viguerie perçoit le vrai problème à la source : chez les penseurs qui, depuis la Renaissance, ont planifié le renversement des doctrines éducatives classiques (inspirées de l’Antiquité, et notamment d’Aristote) au profit de la pédagogie nouvelle.

C’est entre les années 1960 et 1968 que s’impose le nouveau système pédagogique dans un grand nombre de pays européens. Un système dont Jean de Viguerie se charge de mettre en lumière le caractère profondément utopique, et qui, formulé par ses fondateurs (les Pédagogues), franchit souvent le cap de la folie. D’autant qu’on juge un arbre à ses fruits.

De l’humanisme (Erasme, Coménius) au postmodernisme (Piaget, Mérieu), en passant par les Lumières (Rousseau), le lecteur assiste à l’aberrante construction de la pédagogie contemporaine. J. de Viguerie donne ainsi la parole à ces philosophes improvisés pédagogues, dont se revendiquent nos théoriciens actuels. Qu’est-ce qu’un pédagogue ? C’est, en quelque sorte, le professeur des professeurs eux-mêmes : celui qui leur dit comment, pourquoi, à qui et quoi enseigner. La plupart n’ont eux-mêmes que très peu d’expérience du terrain (voire, pour certains, pas du tout), et élaborent leurs conceptions dans la solitude de leur bibliothèque, au fil d’une imagination pour le moins débridée.

Au cours de chaque chapitre, consacré à tel pédagogue ou à tel courant de pensée, on voit se dessiner de grandes orientations anthropologiques communes. La plus importante : l’enfant n’est rien sans l’éducateur, ce n’est même pas un être humain (« une matière non dégrossie » dit Erasme). L’éducateur peut être tantôt le professeur, tantôt le précepteur, mais il n’est jamais le parent, que les pédagogues jugent inapte à assurer l’éducation de leur progéniture (ou du moins de statut très secondaire). Le rôle de l’éducateur devient ainsi celui de « façonner » l’enfant, dont le cerveau est comparé à de la « cire » malléable à loisir, ou à une « table rase » qu’il faut remplir, afin d’en faire un véritable être humain (« l’école doit être une fabrique d’hommes« , dit Coménius). De sorte que, contrairement à la doctrine classique qui comprend l’enfant comme un être naturellement humain (évidemment dès sa naissance) et doté d’une intelligence et d’un désir de savoir que le professeur se charge de nourrir et de développer (le maître-nourricier, nutritor), pour les pédagogues auto-proclamés, l’enfant n’est ni humain ni doté d’intelligence (pas même de mémoire et d’imagination selon Rousseau, qui abandonna les siens à l’asile).

A la dévaluation de l’être-enfant – réduit à une matière informe, ou à l’état d’une pâte à modeler -, correspond la surévaluation du rôle de l’éducateur – qui devient une sorte de démiurge, auquel n’est plus seulement confiée la tâche de transmettre le savoir, mais d’abord celle de façonner l’humanité de son élève.

Une autre vue commune du projet pédagogique consiste à débarrasser l’école de son caractère disciplinaire et contraignant. Coménius préconise d’enseigner « sans contrainte aucune » mais « avec le maximum de douceur et de délicatesse« , pour que les écoles deviennent enfin des lieux « de délices et d’attraits« . Ce que reprend Philippe Mérieu (le principal inspirateur des instituts de formation des maîtres, les fameux IUFM) pour aujourd’hui dans sa Lettre à un jeune professeur (2005), signifiant fermement à ce dernier : « Pas question d’éradiquer le principe de plaisir et de le remplacer par le travail contraint« . Le plaisir de l’élève prime sur sa capacité à maîtriser ses passions au nom de l’effort, de la rigueur et de cette noblesse dont on aurait trop longtemps pourvu les disciplines intellectuelles (effort et rigueur impliquent nécessairement une part de souffrance ou de déplaisir, même relatif). On pourrait penser que cette capacité à se dépasser soi-même et à mettre de côté le motif du plaisir immédiat, permet à l’enfant de devenir, une fois atteint l’âge adulte, un homme responsable et maître de lui-même… Mais les pédagogues balaient nos certitudes d’un revers de manche. Dans la même optique, les mauvaises notes doivent être bannies. Mérieu considère qu’elles ne sont pas imputables au manque de travail de l’élève, mais au professeur lui-même : elles sont, dit-il « le constat de l’échec du professeur à mobiliser l’élève« . Mobiliser l’élève, cela signifie pour Coménius (et pour Mérieu, celui-ci se revendiquant explicitement de celui-là) : faire en sorte que l’élève devienne « le maître » et que le professeur se mette « à l’école de l’enfant« .

Chez les pédagogues, l’instruction n’est pas tant le fait de la transmission du savoir que celui de la fabrication de l’être humain : et d’abord de l’être humain en tant que citoyen. Rousseau pense ainsi que l’enfant ne doit commencer à acquérir quelques connaissances (des rudiments de cosmographie) qu’à partir de l’âge de douze ans. Avant douze ans, il ne comprend rien. Il ne doit surtout pas lire, ni écrire – l’apprentissage de la parole même paraît à Rousseau bien superflu. Car les livres et le langage sont, selon lui, la source de toutes les erreurs. L’important est que l’enfant apprenne à vivre selon ses sentiments, et plus encore : à « manger les hommes » (sic). Un apprentissage qui se réalise par le voyage notamment, et de préférence dans les grandes capitales où, nous dit le philosophe : « le sang humain se vend à meilleur marché« . L’important est qu’il connaisse de cette manière « les instruments qui donnent prise sur les autres hommes« . Sa vie sexuelle importe aussi beaucoup, mais elle est régie par son éducateur qui ne le quitte pas d’une semelle jusqu’à l’âge de vingt-quatre ans, et met toute son énergie à lui faire croire qu’il est libre, pour mieux le rendre docile (« il ne doit pas faire un pas que vous ne l’ayez prévu » ajoute Rousseau)… C’est de Rousseau que se réclame également Mérieu quand il déclare au jeune professeur : « Vous serez bâtisseur d’humanité« . Le projet pédagogique est articulé au projet politique du Contrat social et, pour Mérieu, l’école doit délivrer dans cette perspective une « éducation démocratique à la démocratie« . A savoir : apprendre à l’élève à discerner entre le « donné » incontestable des droits de l’homme et de la laïcité, et le domaine des « opinions » qui ont trait aux croyances religieuses.

Ces quelques exemples suffisent à donner le ton. Il y en a beaucoup d’autres à découvrir. Les théories pédagogiques sur lesquelles reposent notre système d’éducation peuvent être proprement qualifiées d’aberrations idéologiques et intellectuelles, élaborées dans des formules stupéfiantes, toujours à l’encontre du bon sens le plus élémentaire. En ce sens, le livre de Jean de Viguerie ne doit pas passer inaperçu. Il est souhaitable que les acteurs de l’éducation le lisent et le méditent, afin de comprendre les causes du désastre actuel. La conséquence qu’on en tire est sans appel : c’est une refondation radicale qu’il faut envisager. Assainir les bases de l’enseignement, en commençant par se délivrer d’un système utopique, contre-nature et à forte tendance totalitaire, qui ne permet de rien apprendre, mais oppresse à la fois les enfants, les parents et les professeurs.

Les Pédagogues de Jean de Viguerie (Cerf, 2011)

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