Grand pratiquant du dialogue sur internet, sur les forums, les réseaux sociaux (facebook, twitter, etc.), je vous livre ici les fruits de mon expérience, pas toujours glorieuse pour l’opinion que l’on peut se faire de la nature humaine… Le Pape invite souvent à se livrer à une réflexion à ce sujet. Les réseaux sociaux sont-ils vraiment un état de nature sans foi ni loi ?
Sans foi, pas totalement, toutefois celui qui s’en revendique ne la pratique que rarement ou bien se retrouve souvent acculé à la défendre devant tous les maux du monde ; sans loi sûrement, car même si elle devrait s’appliquer, l’écart avec son application est beaucoup trop important, quantitativement impossible à traiter.
Le « lieu » des réseaux sociaux est en effet particulièrement propice à la dégradation des relations humaines, parce que nous sommes en face d’une absolue liberté qui se permet tout et à qui tout est permis. Admettons que les réseaux sociaux sont un espace public où il y a des bancs pour se parler en privé.
Ces réseaux sont prévus pour faciliter les échanges, beaucoup plus que dans la rue. Ils suppriment la distance intersubjective souvent immense qui nous sépare des autres. Mais de l’échange facilité à la guerre facile, il n’y a qu’un pas. Qui est vite franchit. Car tout le monde peut rentrer en contact avec tout le monde, et chacun peut donner son avis, en se retrouvant au niveau même du spécialiste. De plus, si l’autre devient gênant, on le supprime. Ce que l’on ne fait pas dans la rue…
Cette facilité exacerbée de rentrer en rapport avec l’autre se lie avec la rapidité des flux. Sur deux points :
D’une part la rapidité du flux d’informations qui passent sur internet à une rapidité foudroyante. Des informations (buzz) se forment et se déforment en une matinée. L’information n’a plus le temps, ni le besoin, d’être digérée ; à partir de là il devient difficile de poser des actes d’interprétation, de mise à distance critique ; ne parlons donc pas de la manducation nécessaire à la bonne interprétation de la Parole biblique, intransformable en twitt ou dépêche…
D’autre part la rapidité avec laquelle les échanges atteignent le dénommé point Godwin, celui qui discrédite tout votre discours et vos efforts par un ad hominem qui vous renvoie dans les cordes du fascisme et de l’hitlérisme. Facile, dégradant, et anti-productif, mais si facile…
Selon le principe de charité, nous devons toujours faire l’hypothèse qu’autrui est rationnel lorsque nous cherchons à interpréter son ou ses comportements.
Temporalité accélérée et jugement hâtif vont ainsi de pair. D’où mon appel pour le « principe de charité » sur internet. Selon le principe de charité, nous devons toujours faire l’hypothèse qu’autrui est rationnel lorsque nous cherchons à interpréter son ou ses comportements. C’est une version laïcisée de la charité dûe aux penseurs anglo-saxons. Le terme de charité perd évidemment toute sa saveur théologale, mais sa laïcisation permet d’une part de trouver un terrain a priori d’entente entre tous les acteurs du débat, d’autre part de mettre un vrai frein à la rapidité avec laquelle il dérive en jugement ad hominem. Bref, de proposer une vraie éthique de la discussion sur internet, comme nous l’a construit Jürgen Habermas, qui permettrait de « moraliser » et d’ordonner les rapports sur internet.
Notons que ce principe de charité n’exempte pas la possibilité de critiquer. Nous ne faisons pas fond sur une conceptualité dévaluée de la charité. La charité est force d’excellence. Elle entraîne vers le haut, force de sublimation, plutôt que complainte dans le mal, lamentablement. Poser a priori que l’autre est de bonne volonté, ce n’est pas obligatoirement penser qu’il ait lui aussi raison, dans un relativisme naïf et nihiliste – car tout relativisme est nihilisme – mais c’est poser a priori qu’il oeuvre lui aussi dans la recherche de la vérité. Nous ne sommes pas là pour exposer notre point de vue personnel, mais pour collaborer en vue d’une même fin : l’interprétation correcte de tel événement, ou de telle information. Interprétation (qui peut être) enrichie par l’expérience de chacun.
Mais s’il nous semble que notre interlocuteur s’égare ou se trompe, encore une fois ne tendons pas la joue au relativisme ; oui, chacun a son expérience, mais il n’y a qu’une seule interprétation juste ; oui chacun s’est formé ses propres idées, mais si elles s’avèrent néfastes, et pour lui, et pour ceux qui l’entoure, il faut le reprendre, et le corriger. C’est ce que les anciens appelaient la correction fraternelle, un véritable anti-relativisme charitable. Aussi avons-nous cerné le second principe éthique des réseaux sociaux, après celui de charité :
« Reprendre un fautif, c’est lui faire une espèce d’aumône spirituelle. Et l’aumône, avons-nous dit, est un acte de la charité. Donc la correction fraternelle est aussi un acte de la charité. » (Somme de théologie, IIa IIae, qu. 33, art. 1, resp.)
© Vivien Hoch, pour Itinerarium
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Un bel article, en vérité.
Je me permets d’ajouter que JE suis toujours le premier à devoir corriger et être corrigé. Si je m’abstrais de ce devoir, je parle en vain.
En quelque sorte, c’est la reprise de ce que disait Kiekegaard à propos du salut : pour moi seul, il demeure incertain.
Certes, cher Erasmus, mais le Je a la chance – ou la malchance – d’être toujours avec moi… Et donc de subir toute la correction possible sans pouvoir s’y soustraire (ce que nous apprend la psychanalyse, c’est que toutes les névroses ne sont que des moyens de se soustraire à l’impitoyable correction que nous inflige le surmoi à tout instant).
C’est effectivement bien un caractère français que ce sens de l’univoque et de l’absolu ego-solipsiste cartesien, confondant jugement des personnes et des actes, et sans aucun humour ni distance de soi.
Le serieux des cons, le drame de notre siécle.
PS : PS à supprimer, l’ad hominem ne valant rien.
Je ne comprends pas.
Quand au PS, il s’agit de faits, non d’ad hominem
Vous avez eu raison de supprimer le PS, ça rend votre article plus crédible. Ca faisait un peu règlement de compte.
C’est vrai, même si tout le monde doit assumer ses actes en public. Afin qu’internet, justement, n’en devienne pas un état de nature sans foi ni loi.
Donc je retire, mais n’en pense pas moins…
Je reprends et j’explique.
Ayant bourlingué un peu pour vendre des bidules en pays émergents, je ne travaille sur le marché français que depuis peu (4 ans sur 18), et je m’aperçois avec horreur du sérieux du coq français, après près de 15 ans en monde anglo-saxon (honni de nos chers pontifiants divers).
Il semble bien impossible pour un français de rire de lui-même, de considérer sa pensée, ses idées comme pouvant être critiquable, élevant de fait son interlocuteur au-dessus de lui. On le fait un peu, mais avec des limites si grossières (le « creuset républicain »), que, de fait, les discussions restent bien limitées.
Comme si, très fondamentalement, la très chrétienne notion péché/pécheur et cohabitation grâce/péché au coeur, let le pardon de Dieu avait disparu, et que l’orgueil nous avait fait devenir des monolithes irrévocablement impénétrables.
Et, très franchement, ce rire de soi, cette humilité très fondamentale, cette estime de l’autre Y COMPRIS ET SURTOUT SUR LES SUJETS TABOUS, j’avoue ne pas du tout la trouver en France, ou si rarement !
Is it clearer now ?
Oui, c’est clair ! Merci de nous faire partager votre expérience. Et votre analyse, pas totalement fausse ; un peu d’humilité ne nous ferait pas de mal, à nous français…