05202013Headline:

Claude Tresmontant ou la fin de l’athéisme

Il existe un avant et un après Claude Tresmontant. Avant, on pouvait écrire le plus sereinement du monde que l’athéisme était la norme, celle du rationalisme ; après, ce n’est plus possible ni même pensable. D’ailleurs, comme il s’est efforcé de l’analyser avec un grand souci pédagogique, l’athéisme n’a jamais été à proprement parler pensable.

Certes, on peut continuer à l’écrire et à le chanter d’après nos goûts, selon que l’on préfère la vanille au chocolat, ou en ricanant entre amis. Il n’en demeure pas moins qu’il n’a jamais été cohérent. Pour le vérifier, il aura fallu tout le travail patient de Claude Tresmontant, que l’on peut considérer – sans trop d’outrage pour ceux qui lui ont succédé (ou ceux qui lui succéderont ?) –, comme l’un des plus grands métaphysiciens de tous les temps, en compagnie de Maurice Blondel dont il est le disciple.

« J’appelle philosophie l’analyse logique ou l’analyse rationnelle de ce qui existe » ne cessait-il de dire et d’écrire.

Contrairement à d’innombrables philosophies modernes encore à la mode, Tresmontant ne commence pas avec l’analyse du cogito, la pensée de l’homme (comme cela a pu être le cas à certains moments de la phénoménologie de Husserl). Il s’arrête bien d’abord à « la pensée cosmique » pour reprendre l’expression d’un de ses maîtres, Maurice Blondel.

En effet, le monde est une pensée, intelligible, et plus précisément une information. Nous recevons des informations constamment, et nous sommes nous-mêmes une information.

Avec Kant, par exemple, le monde est considéré comme de la matière brute, et c’est le sujet qui vient mettre de l’information dans ce monde. Or, cela pourrait présupposer que nous sommes de pures natures, et que notre raison est un organon, un outil, quand, en réalité, elle n’est rien d’autre qu’une Action, c’est-à-dire, aussi, de l’information qui se recycle sans cesse ; pour Tresmontant, métaphysicien, ce qui l’intéresse est ce qui justifie ce recyclage.

D’ailleurs, si le monde dépendait de la logique que nous y mettons, la raison ne reconnaîtrait pas ses propres limites à le connaître dans sa totalité.

« Contrairement au postulat de Spinoza, l’ordre de la nature ne saurait être entièrement conforme à celui de la pensée. S’il l’était, c’est qu’il y aurait identité complète dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire que la nature n’existerait pas. En d’autres termes, l’existence même de la nature est une preuve péremptoire qu’elle ne peut être entièrement intelligible. » (Meyerson, Identité et réalité, p. 365.)

De fait, avec ou sans l’homme, le monde recevrait encore de l’information. Il s’agit de savoir si le monde s’est donné par lui-même cette information, ou s’il l’a reçue et, si oui, de qui.

Voilà la question fondamentale, le coeur de la recherche métaphysique de Tresmontant, fidèle aux observations de Bergson et de son ouvrage déterminant de 1907, L’évolution créatrice.

Dans le titre, tout est déjà écrit : il n’y a pas d’un côté l’évolution, de l’autre la création (comme dans les débats délirants de fixisme qui continuent d’enflammer les télé-évangélistes américains).

Il y a une évolution créatrice. Chaque évolution est une création d’imprévisible nouveauté. C’est à chaque fois une nouvelle étape. Autrement dit, la création se continue. C’est une cosmogenèse. Attentif à ce que nous proposent les sciences expérimentales, dans la pure tradition aristotélicienne, Tresmontant s’appuie sur ce que nous savons de manière sûre et certaine : nous allons du plus simple au plus complexe ; constamment, d’une manière continue et accélérée, pendant deux milliards d’années, jusqu’à l’apparition de l’animal pensant, l’homme

C’est un fait.

Au début du XIXe siècle, le  second principe de thermodynamique de Carnot-Clausius a démontré le phénomène d’entropie, « la plus métaphysique des lois de la physique » selon Bergson, stipulant que l’univers entier se modifie dans le temps et suivant une direction constante.

C’est une épigenèse.

Temps orienté, vie orientée. Cela fait beaucoup. Mais ce n’est pas tout. Le processus est accéléré, comme l’a montré Oparine.

En attendant, beaucoup de philosophes se contentent de raconter la philosophie, et continuent d’emprunter les chemins de la folie, de l’irrationnel, de l’absurde, du cynisme, de l’esthétisme égotiste, avec une pose d’homme de lettres. L’attitude est révélatrice d’une fuite en avant. C’est un abandon pur et simple de l’aventure du réel.

« Nietzsche n’a aucune excuse lorsqu’il accuse l’Eglise d’être irrationnelle ou anti-rationnelle car dès 1870, elle s’était prononcée sur l’idée que l’intelligence humaine peut trouver des réponses, par la métaphysique. » (Judaïsme et christianisme, p.81)

Effectivement, un certain type de rationalisme en vient à réduire le champ du réel à la raison elle-même, ce qui revient à la diviniser, justement parce qu’elle se prétendrait la mesure du réel ; le rationalisme intégral suppose que la raison s’ouvre à ce qui l’a constituée.

Avec Tresmontant, l’athéisme est désormais mort ;  « Le rationalisme, c’est le monothéisme. »

Mais Claude Tresmontant ne s’est pas contenté d’être métaphysicien ; il maîtrise aussi la langue hébraïque, au point que le grand rabbin Kaplan dise de lui : « Nous, nous savons de l’hébreu, lui il sait l’hébreu ».

Tresmontant a démontré que l’évangile de Jean était un « instantané », une traduction grecque à partir d’un original hébreu. Dans le milieu où il fut rédigé, l’un des plus lettrés de cette époque, on ne pouvait pas écrire n’importe quoi à la manière des fantaisies dans lesquelles se complaisent nos écrivains à la mode. On risquait la mort si on osait s’écarter des Ecritures. C’était sacré. Si des disciples qui avaient séjourné avec un rabbi nommé Ieschoua écrivaient qu’il était mort et qu’il était ressuscité – alors qu’ils commençaient à s’en écarter même avant sa Passion, en doutant qu’il était bel et bien le Oint d’Israël, le Maschiah, premier voulu de toute la création -, ce n’était pas pour inventer un conte pour enfants (dont nous sommes pourtant si friands). S’ils ont écrit ce témoignage, c’est tout simplement parce qu’il est vrai.

La science peut resserrer, désormais, la main de celle qui lui a donné naissance, la théologie. C’est un scandale, un vrai. Le chemin qui s’ouvre est digne d’un frisson de cathédrale.

Jérémy Marie, pour Itinerarium

Visitez le blog consacré à la pensée de Claude Tresmontant

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...

What Next?

Related Articles

4 Responses to "Claude Tresmontant ou la fin de l’athéisme"

  1. Merci pour ce bel article. Il faut noter que ses thèses sur la datation des Évangiles sont plus proches des recherches récentes en exégèse que celles qui étaient dominantes en son temps. C’est important car nombre de nos contemporains sont encore persuadés que les Évangiles sont des écrits tardifs, notamment celui de Jean.

  2. Vivien Hoch dit :

    Oui, il est vai qu’il fut aussi un exégète hors pair !

  3. Kirby Baur dit :

    Merci pour cette info, je me demandais ce que je pouvais faire avec mes vacances cette année.

Leave a Reply

Submit Comment