Ayant, dans un moment d’égarement, cédé à la pression conjugale et aveuglé par la self-confiance de mon aîné, je me retrouvai un jour de juillet embarqué dans un périple au Mont Saint Michel.
S’il y a des voyages caricaturaux, des défigurations modernisantes, il m’apparaît bien que le voyage à la vieille abbaye en soit un triste paragon ! On peut affectionner le voyage mythique à travers la baie pour son côté exotique, rester les bras ballants face au soleil se couchant sur l’abbaye tel l’orang-outan devant une banane mûre, ou rêvasser sur les murs millénaires comme un ado neurasthénique, n’empêche : sur place, un désert spirituel, le zéro degré kelvin de l’élévation : même les pierres pleurent ! Comme bon fils de jésuite, mettons nous donc en situation, et, pas à pas, parcourons donc ce chemin de la décrépitude morale occidentale.
Je suis arrivé au Mont par la route. Celle du Mos Majorum, du peuple, de la masse. La fabrication d’un peuple d’élites étant la marque d’une religion d’élus, et le christianisme étant par essence démocratique, je ne me voyais pas y arriver par un chemin de traverse ou une voie du sommet des pyramides, ni dans l’organisation soviétiquement planifiée d’un pèlerinage de groupe. Plutôt la marche du pécheur solitaire qui espère la délivrance de ses péchés par sa démarche pénitentielle et l’accueil dans les bras du Père, dans une version moderne de micro.
On se gare donc au milieu de nulle part, dans un champ marécageux asséché aux odeurs méphitiques, accueilli par quelques porteurs de l’élégant gilet obligatoire et jaune naturel. Au loin, un reflet de pissotière version XXIème siècle, de verre et de granit gris, fait deviner qu’une survie moderne doit y être organisée. On se dirige donc au droit, en plein cagna, on traverse un hameau hésitant entre gare glauque et poste frontière soviétiforme, puis on oblique à pied vers le Mont qui se dresse au loin. La dernière portion de route, censée être l’accouchement de l’âme, l’arrivée au bout du voyage, a la poésie d’une portion d’autoroute en construction, la longueur d’une piste d’A380, les odeurs de vase de station d’épuration. Quant à la vue, le rare héron s’enrichit de profils de grues Potain ; les cellules monastiques se dédoublent de Portakabin posés sur esplanades de vase, et les moutons des pré-salés se baladent entre des bulls Caterpillar. Des cars à double commande roulent à tombeau ouvert pendant que deux bobos barbus se baladent dans une … Bref, à l’horizon près, l’ambiance tourne au périph’…
On passe la porte de l’Avancée : la place qui filtrait les inconnus sert maintenant d’entrée pour des pissotières tenues par une femelle de type mandrill si j’en ai pu jugé par ses couleurs faciales. On passe la porte du Roi et le grand bordel consumériste s’ouvre à nos yeux ébahis. La Maquerelle Poularde abat les omelettes pour sino-japonais à tour de bras de stagiaires blafardes, et des boutiquiers lipideux fourguent des sandwiches qui font monter la SNCF au rang d’étoilé Michelin pour le goût et d’Armée du Salut pour le prix. Un racoleur recyclé braille « La cage de fer, les tortures, les oubliettes, les cachots, l’archéiscope », comme à l’entrée d’un bordel douteux de Vladivostock. A la place d’arme, cinq déplacés de banlieue (vacances gratos pour voir la mer qu’ils ont jamais vu les pôv’ petits) marmonnent devant des écrans débilitants en se déglinguant les tendons du pouce ; une famille de gros suent en traînant des tongs pendant qu’un fille se prélasse avec des potes dans une pose filipettienne.
N’ayant rien prévu que le repos de l’âme et l’accueil monacal, je me joins à la queue qui se forme dans les marches. Entre une pré-ménopausée qui brandit son décolleté à 4 cm de mon nez et deux analphabètes qui bavardent foot, j’attends qu’une caissière me fasse payer le droit de visite à l’abbaye. L’arnaque effectuée, nous plongeons en troupeau bêlant sous les pierres et dans l’ombre…
Évidemment, je ne nierai pas qu’une certaine paix règne dans les hauts, ni qu’un mystère enveloppe les voûtes, les célestes du haut de l’âme et celle des tréfonds du cœur. Ni que cette contemplation ne touche « quelque part au niveau du vécu ». Mais dans ce barnum moyen-âgeux, les derniers-premiers moines se font discrets, trop peut-être (mais, me mettant à leur place, nulle évidence !). Reste que le christianisme n’est pas une religion des pierres mais du cœur et des hommes. Une religion du Dieu incarné et non des murs d’un Temple qui n’a pas tenu quarante ans. Car le seul Temple chrétien est celui du Cœur transpercé du Juif Ressuscité, pas le mortel mur de l’immémorial œuvre de Salomon. Et les pierres du Mont Saint-Michel me paraissent être devenues des paraboles occidentales, des cymbales creuses qui résonnent dans le vide, un temple mort de n’avoir plus de sens, une abbaye mercantile qui perd les hommes et ses clients.
Je refuse donc à la tête de mon empire les commentateurs des géomètres qui vénèrent comme idole ce qui a servi à bâtir et, de ce que les émeut un temple, adorent son pouvoir dans les pierres. Ceux-là me viendraient gouverner les hommes avec leurs vérités pour triangles.
St-Exupéry, Citadelle
Bref, après cette visite douloureuse, je ne vois que 2 alternatives :
- détruire le Mont, et laisser les goélands et autres sternes reprendre le caillou que le Créateur avait généreusement laissé pour Le contempler ;
- ou, ma préférence, offrir un bail de 99 ans à un Bouygues, Disney ou autre DreamWorld pour Tombelaine, le caillou voisin, les laisser y construire une réplique bourrée de casinos, d’hôtels de luxe, de spas, de vidéogames sur une thématique monastico-pipeautée, en espérant que cela accélérera la disparition de la décadence occidentale ; le bail étant conditionné à la restitution sans condition du Mont à l’Eglise Catholique et Romaine, afin qu’elle y laisse les amateur de silence, d’espace et d’horizons y célébrer la gloire de Dieu jour et nuit.


une farandole de figure de style a t'en donner la gerbe… j'ai pas reussi a le lire jusqu'à la fin l'article…
lol!
Monsieur Jean Duma, vous avez certainement raison, le Mont saint-Michel est devenu depuis déjà plusieurs décennies un grand cirque, ce n’est cependant pas le seul site Chrétien dans ce cas en France malheureusement, mais vous, vous semblez le découvrir seulement maintenant.
C’est bien dommage, cela peu laisser à penser que vous ne fréquentez ce type de site que très, très épisodiquement pour le moins.
Monsieur, je peux en témoigner, visiter nos grands et petits sites Chrétien en hiver, loin des foules consuméristes, avec une approche pédestre de plusieurs jours vous garantira surement une plus grand disponibilité lors de votre arrivée dans les vénérables pierres.
Alors, alors seulement, monsieur, vous découvrirez ou vous ne découvrirez pas selon votre disponibilité, votre ouverture aux autres ce que vous êtes venu chercher et si vous découvrez, alors votre foi en sera enrichie, c’est tout le mal que je vous souhaite. Merci de m’avoir lu.
Pour vous Monsieur, la prière de Pèlerins, celle qui rend heureux:
SURSUM, PERGE, VADE ANTE,
SUSEÏA, ULTREÏA
DEUS ADJUVA NOS
Cher Monsieur, je ne saisis pas tout à fait le sens de votre commentaire, mais vais essayer d’avancer.
Le sens de cet article, au-delà de toute forme polémique et forme « défoulatoire », est qu’aucune pierre ne me paraît vénérable en tant que telle, surtout si elle a perdu son sens. Jésus a choqué les juifs en proclamant la destruction du Temple de Jérusalem qui avait perdu son sens avec Sa Résurrection. J’essaie de suivre cette position, à l’occasion d’un tour malheureux au Mont St Michel. Voyant les chapelles bretonnes se vider peu à peu en devenant des prétextes à associations et pique-nique, dans un certain élan provocateur, je me dis que ces destructions seraient un coup de fouet pour revenir vers le Christ vivant.
Quant à ma fréquentation, sachez que j’ai eu au moins autant de joie à St Joseph d’Abu Dhabi, à Orange Farm (Johannnesburg) et ailleurs dans l’Eglise de demain, où les « vénérables pierres » sont de tôle et de ciment récents, à l’occasion de messes sacrificielles, carrées, joyeuses longues et pleines de monde, au moins autant, donc, qu’à certaines « célébrations » de vieillards soixante-huitards pour qui le Christ semble être un prophète sympa signataire d’un fraternel message…
Ce qui compte, c’est le chemin parcouru. Dans l’Eglise « de demain », ici là-bas ou ailleurs, on se rassemble autour du Christ vivant ; notre morne Europe vide ses églises et les remplit de « géomètres » à la St-Ex, des experts et des touristes, à la vie spirituelle morte.
Bref, ce ne sont les pierres qui sont sacrées, mais bien le Christ Lui-même, que l’on rencontre effectivement et parfois dans le prochain.
règle n°1 : ne jamais traîner sur le net sans un sac d’avion ou un clavier étanche.
Garbit et Zanone, Tombelaine est à vendre… vous êtes intéressés apparemment.
Je comprends Doùma. Jes. moi-même, je regrette ces mouvements de foule mais il faut admettre que ces monuments classés peuvent être contemplés par tout le monde. Alors, si l’on veut vraiment y trouver silence et receuillement, il faut choisir le moment favorable, hors des congés scolaires particulièrement et en plein hiver.